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Bienvenue dans le nécrolibéralisme

On n’oubliera jamais qu’ils ont commencé par nous inviter à faire de « bonnes affaires en bourse » au moment où le COVID-19 devenait endémique, à nous adresser des sourires condescendants, sûrs de leurs informations « scientifiquement prouvées » sur une simple grippe hivernale, sur leurs stocks fantômes de millions de gels hydroalcooliques et de masques fpp2 à jour, à parler « unité nationale » sur l’air de mais oui, mais oui l’école est finie !, pour en venir à leur saloperie de « guerre contre le virus » qui s’est immédiatement traduite par matraquer une mère de famille avec son caddy sur le marché de Château rouge.

Les épistolaires de la bourgeoisie contaient leur confortable et bucolique retraite en écoutant le chant des oiseaux en sursis.

Confiné.es dans leur résidence secondaire de Normandie, du Lubéron ou d’ailleurs, leur correspondance a cessé quelques semaines après le déclenchement de ce nouvel État d’urgence.

Ont-elles été décimées, ces familles privilégiées ? Auront-elles pu rejoindre Paris à temps pour être prises en charge à l’arrivée des premiers symptômes sérieux ? Les hôpitaux étaient saturés d’agonisants, personnes âgées bien sûr, mais aussi plus jeunes en « bonne santé » qui, faute d’être allé.es bronzer aux Buttes Chaumont en ce dimanche fatidique, s’étaient surtout docilement déplacé.es pour remplir leur devoir civique. Comme les nuages de Tchernobyl à Lubrizol, on nous avait laissé entendre que le Covid-19 s’évaporait à la seule vue de l’urne et de la feuille d’émargement.

Le virus se moque des frontières. En revanche, le checkpoint néolibéral est depuis longtemps une sale affaire de genre, de race et de classe.

Les rappels à l’ordre au télétravail n’ont jamais été destinés aux élites en évasion sanitaire : une aubaine pour la « flexibilité », manière polie de parler de capitalisation de l’humain, de la vie, de nos épuisements et d’exploitation de la force de travail jusque dans les recoins du foyer. Le confinement n’est autre qu’une belle occasion d’auto-formation continue, contrainte, pour ingurgiter de nouvelles compétences (les « soft skills – soft kills ») – évangile du management. Mais pour les confiné.es, on entrevoyait juste un peu mieux à quoi ressemblait la vie de celles et ceux qui sont déjà assigné.es à résidence, en prison, en fauteuil, en phase terminale, en camp, en colonie, en hlm délabré, en fin de droits… Quant à celles qui se tapent depuis bien longtemps une triple journée de travail, elles ont juste morflé un peu plus 24h sur 24h, 7j sur 7j.

Évidemment, les rappels à l’ordre au travail « tout court » ont d’emblée opéré une franche sélection face à la valeur de la vie. Un jour, on reparlera pénibilité du travail. Pour assurer la survie d’une minorité, il fallait continuer à l’alimenter, à la servir, à construire ses maisons et ses immeubles, ses voitures et ses routes, à conduire ses trains, à distribuer son courrier ou sa commande Amazon et à ramasser ses ordures.

Enfin, devant nos coquillettes au thon à compter nos jours de chômage partiel ou nos congés payés imposés, nous avons au moins pu échapper aux litanies romantiques comme aux pornos culinaire, culturel, animalier dans lesquels une caste s’était vautrée. Les odes à la décélération à l’ennui dans son canapé d’angle à relire Camus, les plaintes sur l’avenir des héritiers et la continuité pédagogique, les séances de yoga avec les enfants qui devenaient à moitié dingues malgré le luxe de pouvoir déprimer dans leur chambre à bouffer en loucedé leurs chips bios aux légumes, (eux, au moins, avaient une chambre à soi) … ont finalement été étouffées par les quintes de toux, l’asphyxie, la panique, le deuil : obscénité des vies épargnées et démocratisation brutale de l’exposition au risque de mort.

Les hôpitaux des grandes métropoles françaises étaient dévastés – une médecine de guerre n’offre que des scènes de guerre en effet : lits entassés dans les couloirs, corps déshumanisés appelant à l’aide. Le matériel d’intubation usagé qui jonchait le sol et la danse des chariots de réanimation en nombre bien trop insuffisant qui passaient d’un.e patient.e à un.e autre comme seule musique d’ambiance.

Le personnel soignant n’avait que faire des scènes de communion nationale qui ont remplacé le journal de 20h dans les premières semaines. En première ligne, il est Cassandre à visage découvert ; la rage épuisée, chevillée au corps, devenant le collabo de la grande faucheuse ou le bourreau qui assène le coup fatal à décider qui de celui ou de celle-là devait être débranché.e pour tenter de sauver la caissière, le livreur ou l’éboueur, le père de famille ouvrier dans le bâtiment, l’assistante maternelle… ou même le n-ième de leurs collègues dont les poumons étaient troués par le virus – infirmière, interne, ambulancier, femme de ménage… Qui s’occupait de sauver le mineur isolé en situation « illégale », le sdf ou la grand-mère en EPHAD contre le Ministre de la Culture, Martine Vassal ou autre vie réputée digne d’être soignée ?

Parmi les 250 000 personnes à la rue en France, on jouait à Am, stram, gram…

En France, il n’y avait plus que 7000 lits en soins intensifs avec assistance respiratoire (5000 en Italie avec les conséquences dont on avait été témoin) : conséquence mathématique de plus de trente ans d’algorithmes comptables qui spéculent sur le nombre de morts « acceptables ».

Bienvenue dans le nécrolibéralisme.

525 millions d’augmentation du budget pour la police et l’armée avait été votée à l’automne 2019 soit 13, 8 milliards d’euros de crédits ; le tout, puisé partout ailleurs : 3 milliards pris depuis 2017 au budget de la santé et en particulier à l’hôpital public- suppression de 22 000 postes, plus de 5000 lits et injonction à 100% d’occupation pour rentabiliser les établissements quand tous les signaux sont au rouge pour prévenir de l’effondrement et les conséquences sanitaires que cela implique).

En pleine crise, la côte de popularité remontait pourtant pour un chef autoproclamé s’octroyant les pleins pouvoirs, celui-là même qui a ouvert les hostilités. Est-ce le virus qui rend amnésique ou la peur qui fait éclore l’amour de l’autoritarisme viriliste quand on se découvre menacé jusque dans ses rangs, son clan, sa famille, son corps ?

19 mars 2020 : la BCE débloque 750 milliards d’euros pour sauver les banques européennes, éponger une dette publique qu’elle a elle-même créée de toute pièce et… relancer l’emprunt des ménages ; du moins, ceux qui n’auront pas fait les frais de la médecine de guerre en temps de guerre sociale, ceux qui seront encore vivants, donc.

Solidarité, entraide, heures supplémentaires, travail gratuit des collectifs, des associations… c’est ce qui nous permet de tenir depuis longtemps déjà contre un Etat qui nous fait la guerre, défait tout ce dont nous avons besoin.

La vie tient avec des bouts de ficelle.

Les journaux de confinement se sont vite transformés, pour nous, en chronique de survie : perdre l’usage d’un, de deux poumons, après les yeux, les mains, … Le souffle déjà coupé par la conscience que les siens ou soi-même ne nous en sortions pas, on n’a pas mis longtemps à comprendre que là, dans cette situation « exceptionnelle », prendre soin signifie aussi, toujours, autodéfense. Et, en la matière, on avait un coup d’avance après s’être tapé depuis si longtemps les gaz lacrymogènes et les balles de la République.

Nos masques, nos lunettes, nos kits de premiers secours avaient été sacrément mis à contribution durant ces années de saccage social, mais on savait les fabriquer et on a continué à le faire. On s’est équipé et on ne s’est pas arrêté là : on a commencé à s’organiser de proche en proche – quand d’autres continuaient à tergiverser sur la réforme du capitalisme, la transition et le revenu universel dans leur salon en écoutant les postcast de La Guerre de Troie n’aura pas lieu sur France Culture. On a renforcé les maraudes et l’entre-aide entre crevard.es pour se ravitailler, se mettre à l’abri, pour squatter vos logements vides, pour nous soigner, pour faire et refaire communautés et les relais qui les lient entre elles. On a été de plus en plus à mettre, en guise de drapeaux noirs, nos gilets jaunes aux fenêtres et on a recommencé le samedi à faire du tapage nous aussi : oui merci les hospitaliers, mais bande de « connards », non… meurtriers, on est là, on est toujours là, on le sera toujours.

Sound system, casseroles, cris, hurlements, huées, sifflets : comme on vous avait empêché de tenir vos mascarades de vœux de fin d’année, vos cérémonies de bouffons, vos réunions de campagne, de vous rendre au théâtre ou au restaurant, on vous empêchera de nous faire crever. Qu’importe comment : enceintes, mégaphones, vidéoprojecteurs, pour diffuser dans les rues désertées, mais avec du monde au balcon, vos discours, vos mensonges, les images de vos exactions. Nous avions déjà nos slogans, nos chants de lutte, nos réflexions, nos archives et nos imaginaires, nous en avons inventés d’autres. On a pris au sérieux la toile, on en tissera partout.

Ici et là, on sera ensemble, attentive et attentif les un.es aux autres, on aura nos radios clandestines.

Harnaché.es de baudriers, de cordes, de poulies, on construira, des passerelles, des ponts : là-haut, d’autres villes apparaîtront entre les immeubles, entre les tours, sur les toits, dans les greniers et les mansardes. On plantera des jardins et des potagers sur les terrasses, dans nos cours, sur nos fenêtres, dans les halls, entre les fissures du bitume, au milieu des friches et des ruines… Partout, nous prendrons de nouvelles zones pour en faire des quartiers, des terres, des continents à défendre. Tout un réseau d’informations se trame, des avions de papiers qui iront plus vite que vos mouchards dans nos fils et messageries ; un système de distribution solidaire aussi, du panier de victuailles en tout genre aux armes contre vos milices : les plans des catapultes de Hong Kong en copyleft entre les mains, des lance-pierres et des arcs contre vos drones, le savoir-faire de Notre-Dame-des-Landes et de Bure en tête.

Et alors qui protégera vos supermarchés, vos entrepôts, vos silos ?

Jamais le « rester chez soi » n’aura été un tel appel à l’insurrection. Nos grèves consistent désormais à ne plus avoir besoin de vous : on a arrêté de vous regarder, de vous écouter… ce sera notre 49.3, on s’auto-atteste en guerre contre la mort, celle que vous quantifiez à base de prime chichement accordée pour les plus précaires contraint.es de continuer à faire tourner la machine ; mais la mort, c’est vous. On ne reprendra pas le travail cette fois, ni dedans, ni dehors. On ne reviendra pas pour se faire tanner cet été, « non, moi je ne rentrerai pas, je rentrerai pas la dedans ; ça, je ne mettrai plus les pieds dans cette taule… »

On n’y retournera pas au travail : si comme une traînée de poudre, on arrête tout, de produire, de consommer, de payer les loyers, les emprunts, les factures, … leur dette, leurs dividendes, qui pourra venir nous arrêter ? Le confinement est une mesure pour discipliner, prendre un peu plus le contrôle de nos survies : là où on se repose, où on se reconstitue, le territoire privilégié de la division sexuelle et raciale du travail (reproduire, nourrir, soigner, éduquer, nettoyer, consommer), du patriarcat, puisque le foyer a été créé pour ça ; il est donc cet espace-temps à reprendre, à prendre pour tout.es, et à défendre. Le territoire depuis lequel on peut tout saboter. L’abrisme révolutionnaire – non pas un « chez soi » mais un « chez nous » – porté par les mouvements de grève de loyer à Barcelone, à Paris,… au sein des syndicats de locataires à Los Angeles, à San Francisco, à Melbourne, à Londres…

Ce qui est inédit, ce n’est pas la pandémie ; c’est le refus radical.

Dépose totale a casa. Se tenir à distance, c’est être à l’abri du brouillard mortifère dans lequel vous nous asphyxiez. Loin de vous, c’est nous rapprocher les un.es, les autres. Vous êtes à l’agonie, nous sommes vivants. Pour qui chantent les oiseaux qui reviennent au printemps ? Pour nous.

Cléone, lettre #4

paru dans lundimatin#235, le 23 mars 2020