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Coronavirus : «Le projet européen risque de sombrer»

Frappées de plein fouet par la pandémie de Covid-19, qui sévit également ailleurs en Europe, l’Italie et l’Espagne se heurtent à une froide réalité : le manque de solidarité au sein de l’UE. Un désaveu pour la notion de «souveraineté européenne» ?

«Le projet européen risque de sombrer» : le constat était déjà partagé par plusieurs observateurs, mais cette fois, il provient de la bouche du commissaire européen à l’Economie.

Sur la station Radio Capital ce 30 mars, l’Italien Paolo Gentiloni se montre inquiet quant à l’impact de la crise du coronavirus sur les institutions européennes : «Il est clair que si les divergences économiques entre pays européens augmentent et si la crise accroît les différences entre divers pays européens, au lieu de [les] diminuer […], il sera très difficile de maintenir en l’état le projet européen.»

Solidarité européenne et prêche dans le désert

Et pour cause, la crise du Covid-19 a agi, au-delà d’un lourd bilan humain, comme le révélateur du manque criant d’unité entre les différents Etats-membres de l’Union européenne. Ainsi, l’Italie et l’Espagne, deux pays du sud du Vieux continent qui sont les plus gravement touchés par la pandémie, n’ont guère pu bénéficier de la solidarité pourtant régulièrement mise en avant dans les discours des tenants de la construction européenne.

Rome et Madrid, qui font partie des capitales réclamant la création de «coronabonds», un mécanisme permettant de mutualiser les dettes des pays de la zone euro «pour faire face aux dommages causés par le coronavirus», se sont encore récemment heurtés aux divergences d’intérêts entre Etats-membres. L’Allemagne et les Pays-Bas ont ainsi opposé une fin de non-recevoir catégorique à la demande adressée le 25 mars par ces deux pays et sept autres (dont la France) au président du Conseil européen Charles Michel.

«Emettre des euro-bonds, c’est traverser la frontière vers une union de transfert, une mutualisation des dettes, et nous ne voulons pas de cela», résumait le Premier ministre néerlandais Mark Rutte le 27 mars. Moins loquaces sur le sujet, les autorités allemandes s’opposent elles aussi catégoriquement au mécanisme, selon des sources officielles citées par Reuters sous couvert d’anonymat.

Répondant au ministre néerlandais des Finances Wopke Hoekstra, qui s’enquérait de savoir pour quelle raison les finances de certains Etats n’étaient «pas en ordre», la ministre espagnole des Affaires étrangères (et de l’UE), Arancha Gonzalez, a prêché dans le désert : «Nous sommes tous sur le même bateau européen, nous avons heurté un iceberg inattendu […] Ce n’est pas le moment de discuter pour savoir s’il y a des tickets de première ou de deuxième classe.»

Résultat de ces positions aux antipodes : le Sommet européen du 26 mars, organisé par vidéoconférence, s’est soldé par un flop, les 27 de l’UE ne parvenant qu’à se mettre d’accord sur la nécessité de trouver une riposte économique à la crise… sous 15 jours.

Appels à l’aide

Face à ce blocage et confrontée à l’urgence de la pandémie, qui a fait plus de 10 000 décès dans le pays selon un décompte de l’AFP en date du 30 mars, l’Italie s’est tournée vers des pays comme la Russie, la Chine ou encore Cuba, qui lui ont fourni équipes médicales, matériel sanitaire ou encore expertise dans le domaine de la recherche.

Spectatrice, l’Union européenne a néanmoins pu donner un coup de main en transférant à l’Italie l’aide… venue de Chine. D’autres initiatives tardives, comme ces 15 médecins polonais déployés en Italie pour y aider leurs collègues ce 30 mars, suffiront-elles à changer le sentiment d’amertume qui prédomine dans le pays à l’encontre de Bruxelles ?

L’Espagne, où le virus a déjà emporté 7 340 personnes à la date du 30 mars, s’est elle aussi tournée rapidement vers Pékin pour obtenir du matériel sanitaire, même si Madrid a multiplié les appels à l’aide, s’adressant notamment à l’OTAN mais aussi à l’UE, sans obtenir gain de cause auprès de cette dernière.

Sur le continent européen, d’autres pays ont dû se résoudre à chercher des alliés à des milliers de kilomètres, faute de solidarité continentale. C’est notamment le cas de la Serbie qui a fait appel à la Chine après que, le 15 mars, Bruxelles a annoncé limiter les exportations de matériel médical comme les masques et autres combinaisons. Le président de ce pays, pourtant candidat à l’adhésion à l’UE, Aleksandar Vucic, déclarait, amer : «La solidarité européenne n’existe pas. C’était un conte de fée.»

Le manque de solidarité entre pays membres s’est même pratiquement mué en incident diplomatique lorsque la République tchèque s’est par exemple vue accusée d’avoir voulu détourner du matériel médical envoyé par Pékin à l’Italie.

«Souveraineté européenne» contre retour de l’Etat-nation

Face à cette situation, le commissaire européen à l’Economie Paolo Gentiloni appelle à un «dialogue avec l’Allemagne sans laquelle on ne trouvera pas de compromis». Cependant l’Italien dresse un constat amer : «Malheureusement, dans la dynamique des rapports entre les Etats européens, c’est la clé de lecture des crises précédentes qui a pris le dessus.»

Une vision partagée par le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte qui affirmait le 28 mars : «Si l’Europe ne se montre pas à la hauteur de ce défi sans précédent, l’édifice européen tout entier risque de perdre, aux yeux de nos propres citoyens, sa raison d’être.»

Le 29 mars, c’est la secrétaire d’Etat française aux Affaires européennes Amélie de Montchalin qui tentait, sur France inter, de faire entendre la voix du gouvernement français dans le concert des nations européennes : «Notre Europe c’est celle de l’action, de la solidarité. Et si certains n’en veulent pas, il se posera la question de leur place, de ce qu’on doit encore faire à 27 et c’est une question existentielle, fondamentale.» Mais, mise à nu par la crise du coronavirus, la théorie de la «souveraineté européenne» chère à Emmanuel Macron fera-t-elle le poids face au retour, dans les faits, des souverainetés nationales ?

Louis Marechal pour RT France