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Corps lointain

A l’heure où nos corps ont désormais, en France, l’autorisation de se déplacer jusqu’à 100 km de leur précédent point de fixation, celui de Cesare demeure dans son lointain bétonné, mais l’esprit bouge encore, avec une vigueur enviable. Car ce texte devrait nous aider dans une tâche urgente et à peine commencée : comprendre ce qui, ces derniers mois, nous est arrivé.

Le capital se reproduit sur ses propres horreurs. En 2005, le scientifique Anthony Fauci avertit le gouvernement des Etats Unis que nous allions bientôt avoir la première pandémie d’infection pulmonaire causée par les attaques contre l’écosystème, et que d’autres infections suivraient. De 2005 à aujourd’hui, l’ordre mondial constitué sur la croissance économique à tout prix a fait son possible pour que le désastre largement annoncé devienne réalité.

Si, au milieu des ténèbres du Covid -9, nous nous mettions à répandre des théories du complot et des histoires de massacres planifiés, nous n’aiderions certes pas le monde à comprendre ce qui se passe. Mais il faut reconnaître que ceux qui pouvaient et n’ont rien fait pour conjurer le pandémonium ont adopté une position pour le moins suspecte.

Jamais comme aujourd’hui, les seigneurs de la guerre déclarée à la planète Terre, n’avaient réussi à pousser le désir de sécurité des citoyens au point de leur faire accepter une réclusion de masse préventive. Le lockdown, comme on dit [en Italie, NdT] : une expression qui, aux USA signifie simplement ségrégation. Dans laquelle l’action de l’armée et de la police dans les rues se rend indispensable pour dissuader les habituels « ingouvernables ». Et voilà tout le monde enfermé, à faire la morale à qui ose exprimer quelques doutes sur l’efficacité et, éventuellement, sur les objectifs réels de telles manœuvres.

Pendant ce temps, tandis que s’épanouit chez l’industrie des amendes, dans d’autres, « oubliés de Dieu », il devient même légitime de tirer sur ceux qui s’aventurent à l’air libre.

Depuis le surgissement du Covid 19, regarder une émission quelconque, à la télévision, à n’importe quelle heure, c’est comme avaler le cauchemar d’un futur que même le bon Georges Orwel n’avait pas osé proposer : pas un seul mot, pas une seule image qui ne vise à fomenter la panique collective. A supposer que des voix dissidentes, ou du moins critiques existent quand même, elles sont opportunément ignorées par les producteurs d’opinion publique. Ce qui ne pouvait pourtant empêcher quelques esprits libres d’exprimer un point de vue différent sur ce qui se passait réellement.

Sans rien retirer au caractère dramatique du virus, les paroles de Giorgio Agamben soit une bouffée d’oxygène : « …La limitation de la liberté imposée par les gouvernements est acceptée au nom d’un désir de sécurité qui a été induit par ces mêmes gouvernements qui interviennent pour le satisfaire ». A la lumière de quoi, comment ne pas voir que le Covid 19 a été comme banc d’essai pour un éventuel état d’urgence à instaurer en cas de rébellion sociale sur une échelle mondiale ? Ça ne veut pas dire que le virus ait été créé exprès à cette fin – nous prêterions le flanc à ceux qui font des complots mais tournent en dérision ceux qui en parlent – mais qu’il a été chevauché avec dextérité par les seigneurs de la guerre (ce n’est pas un hasard si toute une terminologie guerrière a fleuri autour du Covid 19), mettant en jeu toutes ressources dont le pouvoir dispose pour dompter une rébellion de masse, c’est à dire sous les yeux de tous.

Et comme si les armes conventionnelles ne suffisaient pas, on a recours aux technologies les plus épouvantables pour le contrôle social. Au siècle dernier, on disait, entre camarades passionnés de littérature de genre : un jour, nous aurons tous un transistor – c’était il y a bien longtemps – installé dans le corps à la naissance, ce qui permettra de savoir à chaque instant ce que nous disons et où nous nous trouvons. Délires de jeunesse, époque où l’on se retrouvait dans la rue pour discuter d’art et de révolution. Pratiques submergées par l’assaut massacreur de l’Etat contre la pensée libre et révolutionnaire du siècle dernier. Avec en conséquence un déclin politique et culturel qui se poursuit encore aujourd’hui.

Finalement, le rêve du pouvoir capitaliste, de séparation à la place de la réunion, est devenu une donnée de fait. Le traçage des contacts (ou contact tracing, comme aiment dire ceux qui ont l’impression de ne rien dire s’ils ne parlent pas anglais) n’est pas une nouveauté. Nos portables sont suivis pas à pas par les satellites et, à l’occasion, même nos conversations n’échappent pas aux grandes oreilles. A l’évidence, ça ne suffisait pas pour nous tenir en respect au moment voulu et avec précision. La technologie militaire de pointe dispose en fait de moyens beaucoup plus sophistiqués, ordinairement utilisés dans des opérations d’espionnage, et surtout par les sections antiterroristes. Seule la résistance de quelques instituts internationaux garantissait jusqu’à présent que la société toute entière ne soit pas la cible de manière indiscriminée de la technologie ultra voyeuse.

Le Covid 19 a mis fin à ces timidités éthiques. Aujourd’hui, on exige à cor et à cri de pouvoir savoir où chacun va et qui se rencontre. Et c’est à cela que l’année dernière a pensé la Rice University, sur commission de la Fondation Gates. Avec l’invention de points quantiques à base de cuivre qui, injectés dans le corps avec le vaccin anti-Covid 19, serait comme un code-barre lisible avec l’équipement adapté.

On continu à dire « rien ne sera comme avant » et il y a de quoi le croire. Malheureusement, je crains que ce ne soit pas dans le sens souhaité par les plus optimistes, à savoir une sorte de rédemption de la folie capitaliste. On est au contraire en train de s’approcher d’une époque où le mot Communauté sera d’abord brandit, et puis peu à peu vidé de sens civique. Dans l’ère des corps séparés, la réunion est subversion. Le virus s’est perfectionné, l’unique antidote est la séparation, l’obéissance. La guerre à laquelle nous assistons n’est plus contre des idéologies, mais l’assaut décisif du capital contre l’être humain comme communion du corps et de l’esprit.

C’est le 25 avril [1], dans la prison d’Oristano, l’anniversaire de la Libération du nazisme et du fascisme. C’est ce qu’on nous a dit et nous y avons cru. Au point que chaque année, le peuple est descendu dans la rue. Non seulement pour ne pas oublier la Libération, mais aussi pour la faire devenir réalité, un jour, au moins pour nos enfants. Maintenant, la rue a disparu, le peuple est confiné. Le capital massacreur a occupé la scène, reléguant un rêve de liberté à une simple infection virale.

Paradoxalement, s’il est un territoire où la Communauté est destinée à persister jusqu’au dernier matricule, c’est la prison. Il n’existe pas de moyens de survie, ce ne serait même pas possible. A Oristano, masques et gants sont interdits par la direction : ils servent à occulter les visages et les empreintes digitales. Les agents sont maintenus dans un état d’alerte permanente. Les prisons sont des bombes sur le point d’exploser. Les barreaux, plutôt que séparer, unissent les sentiments de révolte. Les détenus n’admettent pas de mourir à cause de lois qui célèbrent la vengeance. Alors, ils s’unissent, il crient plus forts que le virus, ils veulent communiquer avec les gens, dire qu’une solution est possible. Parlons-en.

[1] Chaque 25 avril, jour de la « Fête de la Libération », l’Italie célèbre la libération du pays en mémoire du 25 avril 1945, jour où le Comité de Libération National (Cnl) Alta Italie proclama l’insurrection générale sur tous les territoires encore occupés par les nazis et les fascistes.

Originaux: lundimatin – Par Cesare Battisti

  • paru dans lundimatin#247, le 16 juin 2020