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Étrange période. Photoreportage dans les bars parisiens

On sait le sort réservé aux bars et restaurants depuis plusieurs mois parce qu’il s’agit de zones à risque du point de vue de l’État et de la pandémie de Covid. On sait aussi les mesures censées les soutenir. Mais tout cela, on le sait en surface, parce que ce sont les mots que l’on entend répétés à longueur de journée. Cet article exprime ce que beaucoup savent d’une autre manière : à travers ce reportage photo autour de quelques bars parisiens, on comprend très sensiblement que c’est une certaine idée de la vie, de la fête et des liens qui a été mis en suspend pour une durée indéterminée. Que le monde des bars et de la nuit soit le nôtre ou non, force est d’admettre qu’il ne s’agit pas de commerces comme les autres. « Chacun est concerné aujourd’hui : personne ne peut nier qu’une tristesse banale s’est immiscée dans notre monde. Et on ne doit pas sous-estimer la tristesse, elle fait des ravages. » Face à cette situation, « La complaisance n’est plus suffisante, elle n’est plus acceptable : l’heure est au soutien inconditionnel et à l’émeute »

Nous ne vivons pas tous cette étrange période de la même manière. C’est une réalité, certains s’en sortent mieux que d’autres : les hommes de loi inventent des lois, les hommes de science inventent des remèdes. Les gens de politique mélangent un peu tout comme ils le peuvent – ils sont souvent pitoyables, malhonnêtes et coupables – et ils fabriquent une nouvelle société, un monstre nouveau dont personne ne veut. Ils font avec leur temps et leurs outils et se cachent derrière le caractère inédit de la crise sanitaire qui peut tout expliquer, tout excuser. Enfin, ils se servent de vieilles peurs et de termes neufs pour imposer des règles inacceptables, délétères et absurdes. Ce n’est pas de savoir s’ils le font exprès ou pas qui nous importe : ils le font.

D’autres n’inventent rien, depuis un an, ils n’inventent absolument plus rien. Si ce n’est une mauvaise histoire à dormir debout qu’ils doivent raconter chaque mois aux terribles bailleurs réclamant inlassablement leur dû : l’argent n’attend pas. Ils sont des millions, en France, à sombrer. Des millions d’hommes et de femmes qui ont choisi d’entreprendre, de partager, de créer. Ceux-là vivent plus durement la crise, il est bon de le redire : les mois passent, la souffrance est devenue une chose entendue, mais les hommes et les femmes se morfondent et continuent de s’enfoncer dans cette espèce de morosité grossière, dans cette misère humaine, expliquée par quelques graphiques dans les journaux bienpensants. Bientôt, quelque devin prédit, plein de colère et de ferveur, qu’ils s’écrouleront ou qu’ils feront s’écrouler le monde.

Ce sont ceux-là que nous devons protéger. La complaisance n’est plus suffisante, elle n’est plus acceptable : l’heure est au soutien inconditionnel et à l’émeute. Les aides financières ne sont plus suffisantes, quand bien même seraient-elles doublées, triplées et que de petits anges du Trésor Public apporteraient des colliers de diamants sur des plateaux dorés : à quoi bon l’argent, quand on est bon à rien ? Il s’agit d’être libres, il s’agit d’avoir le choix, il s’agit de boire, de danser et de séduire. Tout cela est très sérieux, c’est une affaire de professionnels.

Certains rêvent de faire vivre des lieux quand d’autres s’échinent à les voir mourir. L’espace clos où l’on s’amuse est devenu le lieu de tous les dangers, la promesse des transmissions, le symbole de l’égoïsme. Quelle ignoble campagne : convaincre tout un peuple que la bringue est assassine, chasser les soirées clandestines, verbaliser les amis qui ont commis le crime de se retrouver, enfermer les organisateurs, prohiber l’alcool, la danse et le sexe. Quelle malhonnêteté intellectuelle : fermer tous les lieux de fête, de loisirs et de culture sous couvert d’un altruisme pur, d’une indéfectible envie de sauver les Vieux, après trente ans d’une politique néo-libérale qui veut de l’hôpital start-up, de la santé rentable, de la tarification à l’acte et de la chirurgie ambulatoire. Combien sommes-nous aujourd’hui à payer cette politique de financiers, de petits monarques, de fous du fric qui rêvent de monter encore, et de montrer aux Grands comme ils sont prêts à tout, comme la morale n’existe plus au-delà des cinq zéros ? Ce sont ceux-là qui font des journaux et se croient même parfois de gauche, ces cadors qui ont peur des pauvres et que les pauvres haïssent.

Quel est ce monde qu’on nous impose ? Des villes mortes et mornes où les individus se frôlent avec la peur au ventre. Où les générations se regardent en chiens de faïence. Où l’on vit masqués, sans loisirs, sans liberté, condamnés à la sobriété, à la solitude et au télétravail. Enfin, l’oppression n’est-elle pas évidente ? N’est-elle pas si claire et si distincte qu’il est alors impossible d’en douter : fermetures obligatoires, contrôles incessants et injustes, répression policière violente, interdictions de se rassembler, prohibition, restrictions aberrantes qui changent chaque semaine depuis un an, invraisemblance des mesures et discours de la peur. Jusqu’où ira l’acceptabilité ? Faut-il encore rappeler les chiffres tout-puissants et les sujets qui fâchent : le taux de létalité du Virus, les pourcentages de survie, l’âge médian des décès, les polémiques infinies, les paroles d’autorité contradictoires, le mépris des dirigeants, l’absurdité de nos quotidiens, les témoignages révoltants de verbalisations abusives et l’ingérence vicieuse de toutes ces règles exceptionnelles qui sont devenues la norme. Notre norme. Nous nous rapprochons chaque jour un peu plus d’un régime autoritaire auquel nous nous soumettons les yeux fermés : comment pourrait-on se révolter contre un pouvoir qui veut nous sauver ? Patience, il faut tenir bon, c’est pareil partout… Ces petites phrases toutes faites sont fatigantes, on les a trop entendues : elles ressemblent à des pensées toute sèches, elles ont tellement durci au fond des résignés qu’on en a fait des croutons pour la soupe.

Chacun est concerné aujourd’hui : personne ne peut nier qu’une tristesse banale s’est immiscée dans notre monde. Et on ne doit pas sous-estimer la tristesse, elle fait des ravages. Il faut la combattre, la combattre à tous prix. Ces gens-là, devant leur établissement fermé, assis à faire les comptes fantômes de recettes qui n’existent plus, buvant leur stock, doucement mais sûrement, préparant leur cirrhose et rongeant leur frein, ces gens-là sont des fabricants de gaieté : ils font sourire les filles, ils sont authentiques et pressés par l’action, légers comme les problèmes qu’on s’invente. Ce sont des dynamiques, réduits à l’état de jeunes inactifs. Ils vendent du shit pour s’en sortir, ils demandent de l’aide à leurs mères qui les défendent becs et ongles – même quand elles sont à risque : elles vous emmerdent. Ils luttent. Ils jouent aux cartes. Ils attendent la fin de la partie. Ils veulent rouvrir, mettre la musique et virer les cons qui vont trop loin.

  • paru dans lundimatin#277, le 1er mars 2021

Originaux: Augustin Jubert – lundi.am