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Giorgio Agamben: Social distancing

Since history teaches us that every social phenomenon has or may have political implications, it is appropriate to carefully record the new concept that recently made its entry into the political lexicon of the West: “social distancing”.

Although the term was probably produced as a euphemism to substitute for the crudeness of the term “confinement” used so far, one must ask oneself what a political order based on it could be. This is all the more urgent, as it concerns not only a theoretical hypothesis. And, if it is true, as many are saying, that the current health emergency can be considered as the laboratory in which new political and social structures that await humanity are being prepared.

Although there are, as always, fools who suggest that such a situation can certainly be considered positive and that the new digital technologies have long allowed people to happily communicate from a distance, I do not believe that a community founded on “social distancing” is humanly and politically viable.

In any case, whatever the perspective, it seems to me that it is on this issue that we should reflect.

A first consideration concerns the truly singular nature of the phenomenon that the measures of “social distancing” have produced. In Elias Canetti’s masterpiece Crowds and Power, he defines the crowd or the mass on which power is based as the inversion of the fear of being touched.

While men usually fear being touched by the stranger and all the distances that men establish around themselves arise from this fear, the mass is the only situation in which this fear is overturned to become its opposite.

“It is only in a crowd that man can become free of this fear of being touched. That is the only situation in which the fear changes into its opposite. … As soon as a man has surrendered himself to the crowd, he ceases to fear its touch. … The man pressed against him is the same as himself. He feels him as he feels himself. Suddenly it is as though everything were happening in one and the same body. … This reversal of the fear of being touched belongs to the nature of crowds. The feeling of relief is most striking where the density of the crowd is greatest.”

I do not know what Canetti would have thought of the new phenomenology of the mass that we have before us: what the measures of social distancing and panic have created is certainly a mass – but an inverted mass, so to speak, made up of individuals who at all costs keep each other at distance. A mass therefore that lacks density, that is rarefied and which, however, is still a mass, if this, as Canetti clarifies shortly after, is defined by its compactness and its passivity, in the sense that “it is impossible for it to move really freely. … it waits. It waits for a head [or a leader] to be shown it”.

A few pages later, Canetti describes the mass that is formed by a refusal, a prohibition, in which “a large number of people together refuse to continue to do what, till then, they had done singly. They obey a prohibition, and this prohibition is sudden and self-imposed. … in any case, it strikes with enormous power. It is as absolute as a command, but what is decisive about it is its negative character.”

It is important not to overlook that a community founded on social distancing would not be one, as could be naively believed, characterised by an extreme individualism: it would be, precisely on the contrary, like the one we see today around us, a rarefied mass based on a prohibition, but, precisely for this reason, particularly compact and passive.

April 6, 2020

Giorgio Agamben

Posted on April 7, 2020 by Julius Gavroche – autonomies.org

Note: bellow, the same article in french:

Distanciation sociale

Si l’année 2019 a été marquée par une vague mondiale de mouvements sociaux, le virus Covid-19 – motif d’état d’urgence en temps de « guerre » sanitaire – a brusquement mis fin aux manifestations. Décliné en diverses langues, le mot d’ordre « Restez à la maison » rappelle sans cesse qu’il s’agit à présent de limiter les risques de contagion. Disciplinant les existences, la « distanciation sociale » généralisée instaure une nouvelle norme de vie, dont les conséquences politiques restent à explorer. Envisageant ses effets sur la masse, à partir d’un passage d’Elias Canetti, Giorgio Agamben dépeint une volonté collective de contrôle impérieux des liens humains, dont la peur de la mort est sans doute le profond ressort.

« Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le sçavoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte. »
Michel de Montaigne

Comme l’histoire nous apprend que chaque phénomène a ou peut avoir des implications politiques, il convient d’enregistrer avec attention le nouveau concept qui a fait aujourd’hui son entrée dans le lexique politique de l’Occident : la « distanciation sociale ». Bien que le terme ait été probablement fabriqué comme un euphémisme, par rapport à la crudité de celui de « confinement » utilisé jusqu’à présent, il faut se demander ce que pourrait être un système politique le prenant pour fondement. Cela est d’autant plus urgent qu’il ne s’agit pas seulement d’une hypothèse purement théorique, s’il est vrai, comme on commence à dire ici ou là, que l’actuelle urgence sanitaire peut être considérée comme un laboratoire où se préparent les nouveaux agencements politiques et sociaux qui attendent l’humanité.

Bien que, comme il arrive à chaque fois, il y ait quelques sots pour suggérer qu’une telle situation puisse être sans aucun doute considérée comme positive et que les nouvelles technologies digitales permettent depuis longtemps de communiquer avec bonheur à distance, je ne crois pas, quant à moi, qu’une communauté fondée sur la « distanciation sociale » soit humainement et politiquement vivable. En tout cas, quelle que soit la perspective, il me semble que c’est sur ce thème que nous devrions réfléchir.

Une première considération concerne la nature vraiment singulière du phénomène que les mesures de « distanciation sociale » ont produit. Dans son chef-d’œuvre Masse et puissance, Canetti définit la masse sur laquelle la puissance se fonde par l’inversion de la peur d’être touché. Tandis que d’ordinaire les hommes ont peur d’être touchés par l’inconnu et que toutes les distances qu’ils établissent autour d’eux naissent de cette crainte, la masse est l’unique situation dans laquelle la peur s’inverse en son contraire. « Ce n’est que dans la masse que l’homme peut être délivré de la peur d’être touché… Dès qu’on s’abandonne à la masse, on n’a plus peur d’en être touché. Quiconque nous bouscule est égal à nous, nous le sentons comme nous-mêmes. D’un coup, et comme si tout se passait en un seul et même corps… Ce renversement de la peur d’être touché est propre à la masse. Le soulagement qui s’y diffuse atteint un degré d’autant plus frappant que la masse est dense ».

Je ne sais ce qu’aurait pensé Canetti de la nouvelle phénoménologie de la masse qui se présente à nous : ce que les mesures de distanciation sociale et la panique ont créé est certainement une masse – mais une masse pour ainsi dire renversée, formée d’individus qui se tiennent à tout prix à distance l’un de l’autre. Une masse non dense, donc, mais raréfiée, et qui, toutefois, est encore une masse, si celle-ci, comme Canetti le précise peu après, se définit par sa compacité et sa passivité, dans le sens où « un mouvement vraiment libre ne lui serait en aucune façon possible… celle-là attend, attend un chef, qu’il faudra lui désigner ».

Quelques pages plus loin, Canetti décrit la masse qui se forme par le biais de l’interdit : « de nombreuses personnes réunies ensemble veulent ne plus faire ce que, jusqu’à alors, elles avaient fait individuellement. L’interdit est soudain : elles se l’imposent d’elles-mêmes… dans tous les cas il frappe avec une force maximale. Il est catégorique comme un ordre ; est toutefois décisif son caractère négatif ». Il est important de ne pas laisser échapper l’idée qu’une communauté fondée sur la distanciation sociale n’aurait rien à voir, comme on pourrait le croire naïvement, avec un individualisme poussé à l’excès : elle serait, tout à l’inverse, comme celle que nous voyons aujourd’hui autour de nous, une masse raréfiée et fondée sur un interdit, mais, justement pour cela, particulièrement compacte et passive.

Traduction (Florence Balique), à partir du texte italien publié le 6 avril 2020 sur le site Quodlibet :

https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-distanziamento-sociale

  • paru dans lundimatin#238, le 13 avril 2020

Originaux: lundi.am

Header: Painting of the Spreuerbrücke in Lucerne – Tafel des Totentanzes auf der Spreuerbrücke in Luzern