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Réflexion: La Chinamérique existe, le coronavirus l’a rencontrée

L’Empire est le réseau des puissances, étatiques ou transnationales, qui enserrent la planète dans le jeu de leurs relations contradictoires mais fondamentalement solidaires. Les puissances peuvent s’affronter, y compris sur un terrain militaire, mais au final, elles seront toujours unies pour défendre ce dont elles sont l’expression socio-politique : la civilisation capitaliste.

Que l’Empire, en tant qu’unité fondamentale du pouvoir biopolitique du Capital existe, et que la Chinamérique en soit la meilleure illustration, l’affaire du coronavirus le démontre de manière éclatante.

Couper du monde une ville de 11 millions d’habitants et sa région, y instaurer une sorte de couvre-feu permanent, confiner les personnes exposées à la contamination chez elles en clouant leurs portes, interdire l’accès aux non-résidents dans des villages et des régions entières : l’Etat chinois, qu’il s’agisse des autorités régionales ou locales, ou du Centre, pousse très loin les pratiques totalitaires. Et l’Etat américain, son administration et le clown psychopathe qui l’incarne parfaitement n’y trouvent rien à redire – pas plus d’ailleurs que le reste du monde. On sent même sourdre une discrète admiration.

On savait déjà que le plus gros détenteur de bons du Trésor étatsuniens est l’épargnant chinois, que Chine et Etats-Unis sont dans des liens de dépendance économiques, technologiques et, last but not least, imaginaires, extrêmement forts. Mais à voir comment l’Organisation mondiale de la Santé ménage la Chine, comment son principal bailleur de fonds n’a rien à redire à une gestion dictatoriale des risques sanitaires, on a le sentiment que la Chine sert aujourd’hui de laboratoire (elle l’était déjà à Hunan, avec le laboratoire créé en association avec la France) pour les épidémies qui viennent.

Depuis les débuts des civilisations urbaines, les épidémies existent. La civilisation capitaliste, qui impose la métropolisation du monde, décuple les risques sanitaires par le développement d’un mode de vie malade qui rend malade la planète, se propose de contrôler ces risques-là comme tous les autres, le risque terroriste, le risque climatique, etc., en intensifiant toujours davantage sa folle course au contrôle. Face à cela, on connaît la voie préconisée par celles et ceux qui refusent de remettre en question la civlisation capitaliste, les bons samaritains du moindre mal et de la critique réaliste, qui parlent par exemple à la tribune des institutions planétaires, de l’ONU à Davos : quitte à leur mettre un peu la pression, il s’agit d’exiger des principaux représentants du problème de mettre en œuvre sa solution. On a du mal à saisir le caractère « réaliste » et « raisonnable » de cette position.

Le plus inquiétant, au fond, dans l’affaire du coronavirus, c’est ce qu’elle révèle de la capacité des populations à s’auto-enfermer et à se réfugier dans les bras d’un pouvoir étatique coercitif, pour ne pas parler des formes d’exclusion plus ou moins violentes. En France on n’en est pas (pas encore ?) à clouer les portes des malades mais à mon dernier passage à Paris, j’ai vu un crétin changer ostensiblement de place dans le métro quand un chinois s’est assis en face de lui. Le Monde nous rapporte qu’alors qu’à Wenzou, deuxième foyer du coronavirus en Chine, et principale ville d’origine des Chinois installés en France, le maire s’emploie à ce que la population reste cloîtrée au moins une semaine, « par mimétisme, des familles chinoises habitant en France se mettent elles-mêmes en quarantaine, sans avoir voyagé ou côtoyé qui que ce soit de malade récemment. « Les Chinois subissent les informations venues de Chine, les histoires d’amis et de familles confinés et ils s’imposent ça à eux-mêmes. Il y a une sorte d’effet miroir qui fait rejaillir l’inquiétude en plein Paris alors qu’elle vient de plusieurs milliers de kilomètres », interprète le restaurateur Alexandre Xu, installé à Belleville depuis vingt-cinq ans. »

Il serait absolument illusoire de croire que cette capacité de soumission massive, cet empressement à devancer les consignes du Centre restera réservée à un peuple. Il n’est pas impossible que nous assistions, avec cette épidémie apparemment ni pire ni meilleure que d’autres auparavant, à une répétition générale d’un nouveau dispositif mondial de la politique de la peur. Un dispositif à côté duquel la lutte antiterroriste apparaîtra comme une technique de contrôle bien grossière.

Fort heureusement, l’histoire de ces dernières années nous a montré que la disposition à l’insubordination est au moins aussi présente chez les peuples que la tendance à se soumettre.

La première strophe de l’hymne national chinois, librement inspiré de l’Internationale (Debout ! Nous ne voulons plus être des esclaves !) est bloqué sur l’internet parce qu’elle constitue un “contenu radical” (激進內容 jijin neirong). Comme les images contournent plus aisément la censure que le texte (celui-ci est filtré par mots clés constamment remis à jour), elles sont largement utilisées, de même que les captures d’écran de messages rédigés sur une application “texte”. Le docteur martyr Li Wenliang (whistleblower réprimandé par les autorités pour avoir répandu de “fausses rumeurs” et dont la seule mention est un défi au régime), mort du virus le 6 février, est simplement figuré par un sifflet blanc, couleur du deuil. Plusieurs partagent des messages audios où iels sifflent un air triste. Des captures d’écran des présentateurs et présentatrices de la télévision publique CCTV vilipendant le Dr Li et ses “fausses rumeurs” circulent massivement. “Nous voulons la liberté d’expression” (我们要言论自由 women yao yanlun ziyou), clame un tract en ligne. La photo d’une personne traçant dans la neige “Au revoir Li Wenliang” (送别李文亮 songbie Li Wenliang) sur le bord de la rivière Tonghui à Beijing est devenue virale.

On veut un prompt retour à la normale bien entendu, mais souhaitons que ce soit une autre normale qui advienne, car en Chine comme ailleurs, s’il n’y a pas un sursaut démocratique et un changement radical de nos rapports avec les animaux non humains et la nature, la gestion autoritaire des épidémies et des catastrophes, de plus en plus nombreuses, va devenir la norme.

Original: Serge Quadruppani – paru dans lundimatin#229, le 10 février 2020