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Poète… Vos Papiers !

Comment rester sans réagir devant l’annonce du gouvernement d’exiger la présentation du Pass sanitaire pour entrer dans les théâtres ?

Présentation pour le personnel qui y travaille, pour les artistes qui y jouent, y répètent, pour les élèves de nos écoles professionnelles pour les comediennes et comédiens amateurs de nos ateliers. Et évidemment pour le public.

À la question que de tout temps nous nous posons: Pour qui le théâtre ? la réponse est aujourd’hui très claire: Pour ceux et celles qui sont vaccinés.

Ne revenons pas sur tous les inconnus posés par ce vaccin, les raisons pour ou les arguments contre, sur l’urgence d’enrayer à nouveau la pandémie, et bien évidemment sur la nécessité d’agir, là n’est pas le propos, je m’insurge ici devant l’élimination rapide de toute une partie de la population qui n’aura plus accès à nos plateaux. Je m’insurge contre l’autoritarisme de ce gouvernement qui du jour au lendemain, sans discussion ni concertation, enfonce un peu plus le clou de son choix d’un théâtre public libéral et élitiste et de centres commerciaux ouverts à tous et à toutes. Et évidemment d’un point de vue citoyen je m’insurge contre une loi sécuritaire, une de plus.

On nous parlait parfois d’une culture à deux vitesses, nous voilà dans la culture à trois vitesses. Quelle honte ! Et si on jette un œil à la carte de France des vaccinés et non vaccinés quelque chose nous rappelle la bonne vieille lutte de classe… Enfin ! Jusqu’où irons-nous ? Si nous restons sans nous parler, sans y réfechir et sans protester, une fois le système mis en place nous nous habituerons. S’habituer à toujours un peu plus de sécurité, toujours un peu plus de contrôle social en nous demandant d’y collaborer, on connaît la chanson…

Le théâtre est tout l’inverse d’un endroit de contrôle, le théâtre est tout l’inverse d’une courroie de transmission de la politique gouvernementale, et les professionnels du spectacle n’en sont pas les chiens de garde.

Les lieux de culte ne sont pas soumis au pass sanitaire or le théâtre est un lieu de culte laïque. Le théâtre est le lieu d’accueil de tous les abandonnés, de tous les exclus, un lieu de consolation, un lieu ouvert où l’on vient se réchauffer et non l’inverse. Le théâtre est le lieu de toutes les monstruosités, de toutes les singularités, de toutes les différences, de toutes les étrangetés et non l’inverse.Le théâtre est le lieu du risque, de l’altérité, du frottement et non l’inverse : le tous et toutes pareil.Le théâtre participe de la construction de l’individu physique et psychique. Ainsi est il nécessaire comme le pain et l’eau.Le théâtre est une extension de nos propres corps, une extension de nos êtres poétiques, une extension de nos territoires personnels, participant de ce fait à la fondation d’un être collectif, et en ce sens il ne peut être soumis à aucun « pass ». Car le théâtre est avant tout un espace mental libre même s’il nous semble enfermé derrière des murs.Et enfin en me coupant moi acteur et metteur en scène d’une partie de l’humanité on me sépare d’une partie de moi-même et c’est ainsi que mon travail artistique s’appauvrit.

Tout le monde doit pouvoir avoir accès à la salle de théâtre quel que soit son état de santé ou son statut social. C’est l’un des socles fondateurs du Théâtre Public.

On nous a réduit au silence pendant des mois , on nous a imposé des mesures d’hygiène drastiques , des distances de sécurité, des masques, des sorties rangs par rangs à la fin des spectacles, et quoi encore ? Et jusqu’où ? Nous voilà aujourd’hui quasiment placés sous surveillance policière. Et à chaque fois pensent ils, ceux et celles qui nous gouvernent, que nous dirons oui, baisserons la tête et rentrerons dans le rang.

À partir de quel nombre de concessions l’art et plus précisément le théâtre ne commence t-il pas, je ne sais pas, à muter vers un territoire moins singulier moins aventureux ? Moins fascinant ? Qu’est-ce qu’un imaginaire sous contrôle ? Et le désir de créer , ne pourrait-il pas dans cet état des choses s’altérer ? Et le plaisir d’y participer s’amenuiser ? Et se perdre. Se perdre…

N’oublions pas qu’ils nous préfèrent devant nos écrans solitaires et séparés.

En parlant d’écran, dans le cinéma de mon village Cyril le directeur nous a envoyé un mail en nous avisant de son choix de mettre une jauge à 49 spectateurs par séance. Cela lui permet de ne pas exiger de pass pour assister aux projections refusant par là même tout contrôle à l’entrée de son cinéma. Manière de résister…Et vous ? Et nous ?

Eric Lacascade
Acteur. Metteur en scène.

Originaux: lundi.am