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Politique et gestion de la violence

Au soir de l’assaut du Capitole à Washington, une camarade américaine prenait quelques notes quant au rapport entre démocratie, citoyenneté et violence. Nous avons jugé bon de les traduire pour les partager.

<<La paix n’est pas l’absence de conflit, c’est la capacité à gérer le conflit par des moyens pacifiques.>>

  • Ronald Reagan

<<L’Empire n’existe positivement que dans la crise, c’est-à-dire de manière encore négative, réactionnelle.>>

  • Tiqqun, Introduction à la guerre civile

Il n’est pas nécessaire d’être radical pour reconnaître que les discours prononcés ce soir ne sont que la dernière tentative de la démocratie pour masquer sa mort lente et douloureuse par de grandioses déclarations d’invulnérabilité.

On nous dit que la démocratie est durable, forte, qu’elle triomphe inévitablement, alors même que nous la voyons se déchirer.

Personne ne croit plus au caractère sacré de la politique.

Ni les spectateurs, horrifiés par la décadence irréversible qu’ils ont vu se dérouler en direct à la télévision, ni même les politiciens, dans leur stupeur alimentée par l’adrénaline, bégayant quelques platitudes et de quoi se rassurer. Même les libéraux, ébranlés par cette atteinte à la pureté de leur ordre, montrent des signes d’usure.

Entre le public et les participants, tout le monde commence à se rendre compte que la pièce touche à sa fin.

Alors que divers sénateurs débitent des conneries sur le caractère sacré de leurs fonctions et la sainteté de la démocratie, il semble que la politique, en tant que jeu de désignations éthiques, soit peuplée de participants qui ont à peine le courage d’y jouer.

Dans une certaine mesure, c’est vrai – le politicien est redevable de deux siècles de tradition dont la seule stabilité réside dans la projection d’une paix inexistente sur un passé imaginé. Mais ce serait une erreur de considérer cette lâcheté, ce refus de prendre des positions autres que réactives, sans substances, comme une fausse piste. La politique est conçue pour neutraliser chaque corps qu’elle touche, pour absorber toute charge éthique et conférer une neutralité absolue à ses spectateurs. Cette caractéristique a été qualifiée d’aliénation politique, d’atomisation ou de vie nue.

En plus d’être un jeu de désignations éthiques, la politique est un mécanisme de suspension, de dislocation et de séparation brutale. La vie nue, l’exclusion du politique, est le produit naturel de la politique. L’aliénation n’est pas un accident.

Cela ne veut pas dire que la politique s’est effectivement séparée de la violence qui la précède. Au contraire, elle nous sépare de notre violence, de notre énergie, de notre élan, tout en menant en notre nom une guerre sans fin de neutralisation totale. Discours après discours, chaque sénateur a attiré l’attention sur le même événement impensable, inimaginable, sans précédent : la violence avait fait irruption dans les couloirs du Congrès, une foule avait franchi la ligne de démarcation, dépouillé ce “temple de la démocratie” qu’est le Capitole.

Ce que les porte-paroles de l’ordre social ne pourront jamais admettre, ce face à quoi ils se sont montrés totalement démunis, c’est que la violence est là depuis le tout début.

Que sont les lois sur le déplacement des Indiens, les lois sur les esclaves fugitifs, sinon de la violence brutale ? Comment ce corps gouvernant qui a approuvé un nombre incalculable de lois de défense décenales pour financer des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Syrie peut-il se déclarer innocent ? Parce que la vanité de la politique consiste à faire passer pour naturelle la violence quotidienne qu’elle génère – un chèque de 600 dollars de ’relance’ est mieux que rien, et quant aux dépenses de défense, préféreriez-vous que les terroristes viennent frapper à nos portes ? La crise est devenue « l’ultima ratio de ce qui règne. La modernité mesurait tout à l’aune de l’arriération passée à laquelle elle prétendait nous arracher ; toute chose se mesure dorénavant à l’aune de son proche effondrement. »

La politique est animée par la crise qu’elle génère, une instabilité perpétuelle qui lui permet de persister dans un état d’exception permanent.

Les paroles lucides de Reagan rendent visible à tous le cœur hideux de la politique : la paix n’a jamais été autre chose que la gestion sans heurts des conflits, l’externalisation de la violence vers un extérieur qui n’a pas le droit d’exister, qui ne peut même pas être reconnu comme tel.

Quel meilleur conseiller pourrait-on trouver que l’architecte de la guerre contre la drogue, le boucher de l’Amérique centrale et du Sud, l’homme qui a laissé le Sida anéantir toute une génération de pédés et qui a supervisé la naissance du néolibéralisme ? Si Reagan ne pourrissait pas dans une boîte, peut-être que CNN aurait diffusé son désaveu des troubles actuels – à la place, ils ont choisi une déclaration rédigée par nul autre que George W. Bush, dont “l’axe du mal” a servi de pierre angulaire impériale et dont la guerre brutale contre le terrorisme s’est rapidement faite absorbée par la police intérieure et le maintien de l’ordre social. Et bientôt, Obama fera une déclaration à la presse, ou prononcera un discours inspirant appelant à l’unité après ces évènements “tragiques” ou “honteux”. L’homme à l’origine du programme d’attaques de drones militaires responsable d’inombrables victimes civiles poustillonera quelques platitudes quant à la nécesaire “unité” et les libéraux de tout le pays pourront se rassurer, leur croyance dans le statu quo ante rétablie, ne serait-ce qu’un instant. Jusqu’à la prochaine irruption.

Ne mâchons pas nos mots – les troubles actuels, avec ses dizaines de milliers de personnes dans tout le pays qui occupent les centres de gouvernement, sont très mauvais pour nous. Nous avons assisté à la désignation en temps-réel d’un hostis – l’escalade d’une guerre latente, la désignation d’un groupe de gens comme “terroristes”, accompagnée de promesses de représailles sans pitié. La promesse du sénateur Schumer de rétablir l’ordre public dans la république ne doit pas être négligée.

Alors que le fanatisme et le militantisme de la droite représentent une menace sérieuse, les fascistes qui méritent le plus notre attention immédiate sont au pouvoir, promettant un retour à la normale avec l’aide de policiers anti-émeute et de gaz lacrymogènes, de sacs mortuaires et de décrêts baillons.

La mascarade actuelle renforce les deux parties du conflit : la ménagerie de droite dirigée par Trump se fait forte d’un évènement mémorable et de quelques dizaines de patriotes martyrs ; tandis que le centre-droit du parti de l’ordre peut étendre sa domination brutale et son contrôle silencieux et rampant sur ses citoyens, et surtout sur ceux qui ne sont pas suffisamment neutralisés sur le plan éthique pour être considérés comme tels – nous.

« Cela ressemble à une loi physique. Plus l’ordre social perd de son crédit, plus il arme sa police. Plus les institutions se rétractent, plus elles avancent de vigiles. Moins les autorités inspirent de respect, plus elles cherchent à nous tenir en respect par la force. Et c’est un cercle vicieux, parce que la force n’a jamais rien de respectable. Si bien qu’à la croissante débauche de force répond une efficacité toujours moindre de celle-ci. Le maintien de l’ordre est l’activité principale d’un ordre déjà failli. » [1]

Le problème n’est pas que des hordes de fanatiques de Trump s’apprêteraient à renverser le gouvernement, ce n’est pas le cas.

C’est que leur colère a réussi à occuper le cœur du pays, et qu’une puissance à bout de souffle est susceptible de répondre très brutalement toute atteinte à son autorité.

Bien sûr, l’isolement et le fanatisme accrus de la droite ont de quoi inquiéter, d’autant plus qu’ils sont officiellement étiquetés comme des ennemis du pouvoir en place. Aujourd’hui plus que jamais, il est essentiel de pouvoir distinguer l’aile réactionnaire du Parti imaginaire de son corps révolutionnaire expérimental [2].

Il est clair que les manifestants du Capitole ne sont pas des “insurgés” mais des citoyens, des sujets modèles de l’Empire, des auxiliaires surexcités d’un ordre étouffant et d’une tradition éreintante, des fantassins de l’ordre social, les citoyens-policiers de la société civile.

Chaque citoyen, chaque porte-drapeau de la république, peut à tout moment prendre le relais de la police. Ce à quoi nous assistons est un conflit interne entre deux parties du même camp, un désaccord sur la meilleure façon de nous dominer.

Pour bien comprendre la situation, le contexte est important : son emprise sur le pouvoir politique lui échappant, Trump est parti en vrille. Qu’il ait surestimé sa capacité à agir en dehors de la loi ou qu’il ait simplement été désespéré de voir sa défaite officielle arriver, ses incitations à la violence ont effectivement fait basculer sa base, voire sa propre administration, dans un conflit avec les républicains post-Trump en pleine expansion et leurs alliés du parti démocrate. Son encouragement de la violence idiote et mal planifiée de ce soir est particulièrement intéressant, car il identifie explicitement l’origine de cette violence anti-politique comme étant politique, une mauvaise gestion de la violence qui offre une vue dégagée du cycle alternant docilité et mobilisation qui est à la base du succès politique de Trump.

Les gens qui ont fondu sur le Capitole n’étaient pas motivés par le dégoût de l’ordre des choses actuel, mais par la nostalgie d’un présent qui touche rapidement à sa fin, menés par un démagogue de réaction pour exiger que le statu quo reste exactement le même.

Et en l’état actuel des choses, ils sont plus mobilisés, mieux équipés et plus dangereux que nous – ce qui nous les rend dangereux.

Ici, ce qui fait le citoyen c’est la démonstration de son patriotisme et son soutien à son leader victime d’une cabale politique.

Mais, de manière inattendue, l’autocontrôle et l’harmonisation éthique requis chez le citoyen ce sont retrouvés balayés par le mouvement de la foule, jusqu’à dépasser tout ce qu’avait anticipé leur chef.

Ce n’est pas le moment d’espérer – l’espoir, cette grande neurotoxine paralysante sécrétée par tout architecte de l’aliénation politique, par tout appareil de capture et de confinement.

L’espoir est une arme de report, une maladie répandue par les politiciens, une vertu de ceux qui regardent et non de ceux qui agissent.

Il ne sert plus à rien d’attendre, il est temps de s’organiser, de se préparer à la répression et aux fragmentations dont l’avenir nous menace. Non pas pour établir un nouvel ordre juridique dans la coquille de l’ancien, mais pour déclarer notre rupture avec celui-ci.

[1] Comité invisible, Maintenant

[2] Parce que la plus redoutable ruse de l’Empire est d’amalgamer en un grand repoussoir – celui de la “barbarie”, des “sectes”, du “terrorisme” voire des “extrémismes opposés” – tout ce qui s’oppose à lui, lutter contre lui passe centralement par le fait de ne jamais laisser confondre les fractions conservatrices du Parti Imaginaire – miliciens libertariens, anarchistes de droite, fascistes insurrectionnels, djihadistes qotbistes, partisans de la civilisation paysanne – avec ses fractions révolutionnaires-expérimentales. » Tiqqun, Ceci n’est pas un programme

Originaux: paru dans lundimatin#271, le 18 janvier 2021