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« UNE ANNÉE DE MERDE »

Nous recevons régulièrement des témoignages spontanés de lectrices ou lecteurs pour décrire leur expérience personnelle du monde du travail, de l’école, de la justice, etc.

Celui-ci nous a particulièrement touché, il provient d’une soignante libérale qui après quinze année de travail s’est retrouvée « suspendue » faute de passe vaccinal. Elle revient sur « une année de merde » et d’humiliations et rappelle que l’unique définition d’une vie digne c’est le refus farouche d’être humilié.

VIOLENCE ORDINAIRE D’UN MONDE À L’AGONIE ?

J’ai travaillé dans le milieu du soin (je suis une « soignante », comme on dit désormais) depuis 15 ans, par intermittence, devant parfois interrompre mon activité lorsque les violences et incohérences que je pouvais y rencontrer m’affaiblissaient trop fortement… Pour n’en citer que quelques-unes :

  • non ou dé-remboursements de certains actes importants,
  • pression pour accélérer et passer moins de temps avec des patients qui en avaient besoin,
  • manque de solidarité et/ou divergences d’intérêts entre professionnels : catégories socio-professionnelles très/trop différentes : une aide-soignante (trop peu d’hommes dans le secteur pour pratiquer l’écriture inclusive ici) gagne le SMIC ou à peine plus, un.e infirmièr.e ou un.e kiné 1800 à 4000 en fonction des choix de pratique qu’il/elle fait, un spécialiste médical 9000 euros en moyenne) et/ou de valeurs trop importants, etc….

Le vaccin contre la COVID-19 arrive début d’été 2021, je ne suis pas enchantée à l’idée de devoir expérimenter une substance médicamenteuse dont le recul en terme de temps manque de toute évidence (1 an d’élaboration et de tests contre 10 ans en moyenne pour les vaccins), d’autant plus que je ne fais pas partie des catégories dites « à risque ».

Pourtant, je travaille à ce moment auprès de personnes dites « vulnérables » et considère quand même fortement la possibilité de le tenter, pour eux, au cas où ce traitement réussisse à effectivement freiner contamination et/ou transmission.

Mais soudainement, en quelques semaines à peine, surgit l’obligation vaccinale et le statut de « suspension » (de salaire, de possibilité d’exercice) qui va avec, ainsi que la menace de répression si nous n’obéissons pas (radiation d’ordre= interdiction définitive d’exercice légal).

Le message violent (traduisant les décisions prises en petit comité d’oligarques) véhiculé par le gouvernement m’apparait comme très clair : « vous, les soignants d’en bas, n’êtes pas capables de prendre vos responsabilités pour protéger vos patients, donc maintenant ce vaccin est rendu obligatoire pour vos professions, si vous n’êtes pas d’accord vous dégagez, et si vous dégagez vous ne nous manquerez pas ».

Pour moi, impossible de me faire vacciner dans ces conditions. On m’explique que je dois prendre du recul, ne pas prendre les choses personnellement, ne pas me rendre malade pour ça. Merci pour ces conseils, mais ça ne fonctionne pas sur moi.

Je participe aux manifs, aux réunions de personnes qui tentent de s’organiser, avec le confusionnisme gerbant qui y règne, la présence de personnes aux intérêts et valeurs parfois opposées, aux manigances et récupérations politiques organisées par la clique de réinfocovid qui matraque les mêmes discours et sources formatées, infiltrant et imprégnant absolument chaque espace de discussion en envoyant souvent des personnes d’autres régions, aux professions toujours « floues » (on ne comprend jamais réellement qui ils sont, si ce n’est des manipulateurs très organisés accompagnés de quelques disciples perdus et sincèrement en colère).

Ils épuisent tout le monde, mais dans la confusion, l’isolement des camarades habituels qui ne sont pas là (la plupart seulement, heureusement) et l’affaiblissement notoire qui en découle, les plus sincères et concernés finissent par déserter, et moi avec.

La semaine suivante, je passe à côté de la mort en m’encastrant de plein fouet dans la montagne, sur fond de manque de sommeil et de bourdons dans le crane.

Malgré les douleurs qui parcourent l’ensemble de ma colonne bien secouée, et mon bras de force qui présente un hématome de la taille d’un ballon de handball, je termine mon remplacement pour les 3 semaines restantes, car je sais qu’après moi aucun.e autre remplaçant.e n’a pu être trouvé.e, je tiens donc à faire tout mon possible pour mes patients, jusqu’au bout.

Je suis écœurée de devoir arrêter, pour moi qui aime mon métier, pour mes patients, du milieu rural, souffrant déjà largement de la désertification médicale : asymétrie de moyens entre villes et campagnes, cercles vicieux : peu de professionnels et de remplaçants=surcharge de travail dangereuse pour tou.t.e.s, égoïsme chez les classes moyennes sup du milieu du soin (plus de fric à se faire à la ville, pour moins de galères) se répercutant sur les patients, souvent âgés et sans alternatives possible.
Pour mes collègues aussi, qui étaient plus que reconnaissants d’avoir une remplaçante impliquée et solidaire qui puisse les soulager de temps en temps, ils sont aussi au fond du seau. L’un des médecins généralistes du village, en fin de carrière, arrête aussi, pour les mêmes raisons. Une sage-femme aussi, et bien d’autres. Ceux qui continuent et les patients nous comprennent néanmoins et aucun d’eux ne cherche à nous culpabiliser ou nous dire ce que nous devrions faire.

Certains n’arrêteront pas et feront le choix des « faux certificats », au prix du mensonge sur leur situation aux patients et du risque de radiation définitive si cela est découvert. Au prix du silence aussi, car il s’agit de ne plus se faire remarquer dans ce genre de situation.

Deux jours après avoir terminé et changé de région, je déclenche tous les symptômes du burnout/ crise psychique grave imminente. Je me mets au calme, soutenue et entourée, et décide d’arrêter les activités liées au soin pour cette année au moins. Ma santé mentale en dépend.

Cette année, je me débrouillerai, comme je l’ai toujours fait.

Je me trouve un remplacement à La Poste, d’octobre à fin décembre. Tiens ! Ça a aussi beaucoup changé la poste aussi… Contrat précaire où même les RH ne savent pas s’ils pourront renouveler, ou demander à ré-embaucher l’intérimaire qui sert à pallier l’absence de 3 collègues. Tout est chronométré, les colis Amazone sont à délivrer en les portant par 5 minimum, dans les rues verglacées, avant d’enchainer sur le service de récupération de courriers et colis des entreprises (ne pas oublier de « sourire plus » là-bas, ça fait partie du service attendu), puis l’affranchissement à un rythme effréné où pas un jour ne passe sans que quelqu’un hurle qu’on est en retard et que c’est très grave, avant de terminer sur la manutention de fin de journée : chariots de 600 kg à déplacer pendant plusieurs heures pour remplir les camions. Les collègues sont sympas pour la plupart mais conseillent de chercher ailleurs, ayant vu pas mal d’intérimaires « attendre le renouvellement de contrat dans le vent ».

J’accepte un autre contrat précaire, de 2 mois, à la sécu. Initialement prévue au service téléphonique des appels entrants « classiques » (problèmes liés aux arrêts de travail non payés etc.), on me « place » finalement au service du « tracing covid », parce qu’avec ma formation c’est bien que les personnes aient un.e interlocuteur.trice qui « y connaisse quelque chose ».

L’un des recruteurs, lors de l’entretien, en visioconférence, m’avait fait comprendre qu’il aurait bien aimé me demander si j’étais vaccinée… mais comme il n’y était pas autorisé, il allait se contenter d’espérer que je le sois.

Je travaille pendant deux mois, deux jours par semaine sur place, avec mes collègues : une médecin généraliste de Madagascar qui n’a pas pu obtenir ses équivalences, et 3 jeunes issus de secteurs variés (restauration, tourisme etc.). Les autres jours, c’est télétravail. Mais notre « manager » nous surveille depuis son ordinateur : temps de conversation, nombres d’appels passés et reçus, même le contenu de nos conversations, tout est vérifié et optimisé par de nombreux débriefing, pour le bien de tous bien sûr. Mes trapèzes commencent à se tendre méchamment dès le 3e jour, j’ai vraiment du mal à ne pas rester en pyjama toute la journée et à me rappeler pourquoi je fais ça une fois le soir venu. La plupart des personnes que j’ai au bout du fil, se sentent bien souvent isolées et perdues au milieu des infos contradictoires lorsqu’elles sont diagnostiquées positives au Covid. Leurs proches ne viennent plus les voir et prennent à peine des nouvelles. Ils sont donc malgré tout plutôt très reconnaissants pour l’aide mineure que j’arrive à leur proposer (aide administrative et soutien moral).

Le contrat se termine, on me propose un renouvellement d’un mois, la semaine d’avant, mais je refuse.

Je dois prendre l’air, je sens le craquage approcher à nouveau.

Je n’aurais pas mes 6 mois de cotisations à l’assurance chômage, tant pis.

C’est les élections législatives, dernière montagne russe : Macron adoucit d’abord son discours en disant que « bien sûuur les soignants suspendus seront réintégrés, dès que possible » avant de clarifier sa position juste après les élections, en nommant première ministre Elisabeth Borne (puis en refusant sa démission), la personne qui a initié le statut inédit de soignant suspendu en France. Il ajoute lors d’un de ses discours que finalement, ce ne serait pas juste de réintégrer les soignants si vite, sachant que les autres ont fait l’effort de vaccination. Et puis que finalement si on regarde bien, les taux de vaccination contre la grippe chez les soignants étant un peu faible ces dernières années, il serait bien de coupler les deux vaccins et de rendre l’ensemble obligatoire. Le message est très clair : les soignants manquent de discipline et les résistants (ceux qui demandent le dialogue avant que des décisions importantes soient prises) ne sont plus les bienvenus.

Arrive juillet 2022, sur fond de crise catastrophique de l’hôpital, des urgences et du soin en général (milieu rural aux premières loges, comme d’habitude) plusieurs intellectuello-politicards commencent à finir par ouvrir leur bouche sur la violence et les incohérences du déroulé de cette histoire (cf Articles dans Marianne et Libé interventions des NUPES à l’assemblée nationale et compagnie, le tout entre le 14 et 20 juillet 2022. De l’autre bord, l’académie de médecine (forte de son bagage historique autoritaire, héritée de la tradition militaire ayant inspirée l’organisation des hôpitaux modernes) et Mathias Wargon (chef des urgences de Saint-Denis) signent et assument pleinement leur position sur les soignants non-vaccinés : « c’est pas de ces gens-là dont on a besoin ». Les suspendus ne seraient que des anti-vax et / ou des homéopathes ou thérapeutes aux pratiques louches.

Bref, à part auprès de la petite communauté de personnes qui m’entourent, de confiance et qui en ont vraiment besoin, je ne suis pas prête d’exercer à nouveau.

Matériellement et psychologiquement c’est pas la joie. Comme la plupart d’entre nous. Tout le reste n’aide pas, évidement : inflation horrible, mépris des pauvres poussé à son paroxysme, crise environnementale atroce etc. Je ne peux néanmoins que nous souhaiter de rester soudés, de (re)prendre des forces là ou on peut, et de nous préparer plus que jamais à lutter pour un autre monde. Courage à vous !

Une parmi tant d’autres

PS : en tant que praticienne libérale, je ne suis pas considérée (comptabilisée) comme « suspendue ». Ma carte professionnelle est « simplement » inapte à fournir des soins remboursés, du fait que le statut vaccinal est communiqué/corrélé automatiquement, de l’ARS (police administrative du monde du soin) vers la CPAM (qui permet le remboursement des soins). Efficace et discret, pour eux.

Originaux: lundi.am